Joachim Kniepstof

Joachim Kniepstof est né en 1967. Cette année-là, je faisais des études à l’Académie des Beaux Arts à Amsterdam et je devais faire une sérigraphie : une affiche avec un slogan. J’inventai un personnage joyeux, coiffé d’un chapeau melon au bord large, qui était assis sur la coquille d’un énorme escargot des vignes. En dessous, j’écrivis : LISEZ LES AVENTURES DE JOACHIM KNIEPSTOF!
Je n’avais aucune idée de la suite de l’histoire de ce nouvel héros, ni de la tournure que prendraient ses aventures. Mais une chose était sûre dès le départ : mon héros pourrait se métamorphoser à ma guise. Cependant, Joachim Kniepstof somnola pendant cinquante ans, jusqu’à ce que je l’ai réveillé, il y a quelques années, dans une bande dessinée expérimentale qui porte son nom.

Les conventions de la BD
Toute ma vie adulte je n’ai pas seulement visité des musées et lu des livres d’art, j’ai également continué à lire les bandes dessinées. À l’Académie, c’était Tintin, Lucky Luke, Astérix et Gaston Lagaffe ; plus tard je lisais de préférence des livres américains dans le genre underground comics. Je regardais ces livres surtout d’un point de vue artistique. J’admirais la ligne claire et précise d’Hergé dans les aventures de Tintin autant que l’habileté et la spontanéité avec laquelle Franquin dessinait son Gaston Lagaffe. Et dans les dessins d’Uderzo j’admirais l’ingéniosité avec laquelle il représenta Astérix et Obélix se promenant dans des paysages qui évoquent les peintures de Pieter Brueghel l’Ancien.
Mais, tout en appréciant leur génialité, je ressentais une certaine frustration.
Ce qui me dérangeait surtout, c’était que l’apparence de leurs héros dessinés ne changeait jamais : au fond ils portaient tous un uniforme. Donald le Canard, par exemple, depuis presqu’un siècle, porte toujours le même costume matelot. Et en ce qui concerne Tintin, ce n’est que très exceptionnellement – et seulement quand le déroulement de l’histoire l’impose – qu’il échange son pull et son pantalon de golf pour d’autres vêtements. Il est quasiment impensable que, sans raison apparente pour le narratif, les personnages laissent pousser une barbe, décolorent leurs cheveux, ou sortent de leur caractère unidimensionnel.

Un anti-héros
Avec Joachim Kniepstof, je joue avec les conventions du genre. Mon protagoniste est un anti-héros solitaire qui ne veut rien et n’aspire à rien. Il n’a pas de fidèle compagnon quadrupède, ni d’ami de coeur. Il n’est pas non plus doté d’une personnalité particulière, ou de traits de caractère remarquables, et jamais ses motifs ne deviennent clairs. Au contraire, il semble errer dans un pays de rêve dans lequel il paraît et disparaît sans raison apparente. Et de plus, il change régulièrement d’apparence, car parfois je le dessine d’une façon réaliste, et d’autres fois de manière caricaturale. Mais, grâce à son chapeau, il reste toujours reconnaissable.

Une aventure
Pour moi la création du livre était une aventure dont je ne pouvais pas – et ne voulais pas – prévoir le déroulement exact. C’est pourquoi j’ai travaillé sans scénario.
Seulement la technique et la mise en page étaient décidés d’avance : du papier gros grain et un crayon graphite (gradation B8) ; des cadres bien définis et une alternance de dessins élaborés et d’images qui se limitent à des contours bien définis.
 Pendant que je travaillais sur le livre, les images se bousculaient dans ma tête. J’avais l’impression qu’elles ne provenaient pas de mon imagination mais d’une réalité cachée où elles avaient toujours existé. Cela explique pourquoi on y voit toutes sortes d’archétypes, de symboles et de représentations qui figurent également dans mes autres oeuvres : oeufs, serpents, “poissons-éléphants”, l’oiseau Phénix, la Tour de Babel, des échelles, des volcans, des montgolfières. De même, le sujet de la Shoah, autour duquel j’ai crée bon nombre d’eaux fortes dans le passé, se glissait dans les dessins. Il est difficile – sinon impossible – de raconter une histoire cohérente à partir des séquences d’images, comme c’est le cas pour les rêves, les hallucinations ou les cauchemars.

Images énigmatiques
Maintenant que le livre est terminé, les séquences d’images me semblent toujours aussi énigmatiques qu’au moment que je les dessinais. Bien sûr, j’en suis le créateur, mais le processus de création se déroule juste en dessous de mon niveau de conscience.
Ainsi, je suis resté fidèle au boussole que j’ai suivi invariablement depuis le moment où, à l’âge de quatorze ans, j’ai commencé à dessiner.

Frapor (traduit du néerlandais par Marianne Bartman)

Une histoire énigmatique autour d’un anti-héro nommé Joachim Kniepstof contée à travers des images intraduisibles.

Joachim Kniepstof est le personnage principal d’une série de dessins à laquelle l’artiste et graphiste Néerlandais Frank Porcelijn s’est consacré pendant plusieurs années. A partir de cette figure fictive il a crée une oeuvre majeure qui consiste en un empillage d’associations magiques évoluant de manière imprévisible. Bien que la cohérence des images soit perceptible, il est presque impossible de la cerner, comme dans une poésie moderne ou une composition musicale.
Cette oeuvre unique et originale est à présent disponible sous forme de livre dans une édition limitée.

Naissance du film
Le cinéaste Andras Hamelberg a tout de suite été frappé par le caractère cinématographique des dessins. Il est interpellé par l’univers insaissable de Joachim Kniepstof qui est peuplé d’archétypes, de symboles mythologiques, et de références à des thèmes bibliques et d’icônes récents de l’histoire de l’art. Les formes et le sens des séquences d’images sans paroles se transforment sans cesse. Les cadres bien définis excitent son esprit créatif. Serait-il possible de traduire ces cadres avec leurs formats différents – carré et rectangulaire, petit et grand – et leurs orientations paysage et portrait dans un cadre cinématographique qui par définition est immuable? Il a décidé de relever le défi.

La complicité entre l’artiste Frank Porcelijn, le cinéaste Andras Hamelberg et le musicien-compositeur Daan Kampman est à la base du projet de film. Les trois artistes imbriquent les images, la technique cinématographique et le son afin de réaliser un film expérimental qui transcende les catégories habituelles. Au lieu d’enchaîner les dessins pour créer un film d’animation, ceux-ci servent de rush cinematographiques mis en mouvement par la technique de montage adoptée. La bande sonore est composée à partir de sons et de bruits tour à tour doux et effrayants. Les préparatifs sont en cours et le résultat final, un film de quinze minutes, sera présenté comme court-métrage dans des théatres d’art. La bande-annonce du film est disponible sur Vimeo et You Tube et a déjà suscité beaucoup de réactions enthousiastes.

Saskia Vartouhi, Amsterdam 2019

Réaction au court-métrage “Joachim Kniepstof épisode 6”

Le petit film est fait avec beaucoup de talent et donne envie d’en savoir plus. Le bruitage correspond très bien aux dessins et l’atmosphère est très bien rendue. Il y a un côté spectaculaire et déroutant, l’immersion dans un monde inquiétant et cosmique.

Catherine Delamarre, écrivain – La Tagnière, France 2018

Les tours de Babel de Frank Porcelijn : une métaphore.

Autour des tours de Babel de Frank Porcelijn s’enroule comme un long ruban, une frise grouillante. Maisons, fenêtres, passages, ponts, amalgames éclectiques. Ces tours, loin d’être des ruines, même si les hommes n’y figurent pas, révèlent l’agitation fébrile d’une termitière humaine, avide de construire. Car malgré les interdictions d’un Dieu jaloux, ils édifieront une deuxième tour au sommet de la première, à l’abri des regards
Car ne nous y trompons pas. Ces tours de Babel sont une métaphore de l’inlassable création artistique. Elles nous rappellent que tout travail, même inachevé, est une construction ; que sans toutes les fenêtres et les ouvertures, il n’y aurait pas de tours de Babel ; que l’artiste a toujours en tête une idée de complétude, d’achèvement. L’œuvre est évidence, élan, comme la nature qui sans cesse se renouvelle.Les tours de Babel existaient déjà dans les sculptures de Frank Porcelijn représentant le phénix. Cet oiseau légendaire sort peu à peu d’un œuf, perché sur un socle. L’œuf émerge d’un nid qui se consume, à l’image du travail intérieur. De cette mutation, de cette série de phénix, seul est resté le socle, devenu ziggourat. L’oiseau a pris son envol, l’artiste est confronté à la vraie vie créative.
Du sommet, on observe les spirales, les fondations : l’œuvre est évolutive. Les tours de Babel se situent entre peinture et sculpture. Chaque face est un tableau traité en détail, comme une eau forte. Frank Porcelijn a longuement étudié les stupas en Inde, s’interrogeant sur le principe de leur construction. C’est cette interrogation, cette insatiable curiosité intellectuelle qui caractérise Frank Porcelijn, amoureux de la nature, recherchant une vision globale de l’histoire des hommes, dans leurs combats contre l’adversité.
Comme cette tour qui représente Amsterdam et sa lutte contre la mer, établissant des barrières contre les eaux, créant des échanges commerciaux. La devise de la province de Zélande, « Je lutte et j’émerge », symbolise bien le dynamisme de la Hollande, la puissance maritime d’Amsterdam au dix-septième siècle. Les tours de Frank Porcelijn provoquent chez le spectateur un saut dans la créativité, le toucher, le monde de la sculpture et du palpable, de la terre, amalgame compact de la composition toujours ouverte et en devenir.


Catherine Delamarre,
La Tagnière, France 2008

Who – or what – is Joachim Kniepstof?

It is the year 1967, I am 20 years old and have recently enrolled in the Amsterdam Art Academy. I’ve been given my first silk-screen print assignment: draft a striking poster with a catchy message. I draw a horse-sized snail with a smiling boy sitting on its shell who is the hero of an imaginary strip. The boy holds the reins with one hand while waving cheerfully with the other. On his head he wears a striking wide-rimmed hat. At the bottom of the poster I write:

READ THE ADVENTURES OF JOACHIM KNIEPSTOF

It’s the only silk-screen print I ever made, and I didn’t become a cartoonist. But the idea of creating a strip about Joachim Kniepstof remained dormant ever since.

Fifty years later I’m sitting at the drawing table in my studio with an empty sheet before me and in my hand a sharp pencil. I’ve decided that it’s time to realize my old ambition; I’m going to draw a black and white strip. It will have neither subtitles nor speech balloons, so it will be textless. I start without script or scenario, because I want to focus on the form and shape. I put my trust in my intuition: the meaning will evolve naturally from the sequence of images.
The starting point is, of course, Joachim Kniepstof. However, he is the leidmotiv rather than the main character; an elusive being, who mysteriously appears and disappears. Even his appearance keeps changing, the only constant being his hat.

The images start invading my head, and keep coming …. The strange thing is that they don’t seem to come from my imagination. It’s as if they already existed in a hidden reality. Capturing them on paper is an ongoing struggle, and developing, stilyzing and simplifying each drawing is a painstaking process.

Slowly the content of each frame takes shape. To my own surprise I see archetypes, symbols and images that I’ve incorporated in my other art works making their appearance as eggs, snakes, the Phoenix, the tower of Babel, ladders, vulcanos and air balloons start populating the frames. Another theme that won’t be ignored and demands its place is the Shoah.

The associative images that emerge are tangled and their development doesn’t comply with conventional logic. They evolve in unpredictable ways and are linked in ways that are difficult if not impossible to put into words, as happens in dreams, hallucinations and nightmares.

The end-result is a story in which Joachim Kniepstof has a quite different role from the one I imagined half a century ago. So you won’t be watching a hero in an exciting series of adventures, but rather a dreamer, a sleepwalker, lost in an absurd and disturbing world.

Welcome to the intriguing and mysterious universe of
Joachim Kniepstof

 

Turmskulpturen

(Translated from Dutch by Sonja Karle)

Frank Porcelijn arbeitet seit vielen Jahren an Objekten aus Keramik, welche auf den mythischen Turm von Babel verweisen. Es sind Türme, die einer Millionenstadt gleichen; ein menschlicher Termitenhügel, der immer weiter wächst. Es scheint, als ob das Bauen niemals ein Ende findet, eben sowenig wie das Streben nach Vollendung.
Diese Skulpturen sind Projektionen einer innerlichen, melancholischen Lebensanschauung: Die Sehnsucht nach der Vergangenheit verschmilzt mit einem optimistischen Vertrauen in die Zukunft.
Damit ist Babel in erster Linie eine Metapher für schöpferische Phantasie.

Bildsprache:
Geburt und Tod
Evolution und Wachstum
Vergänglichkeit

Diese Begriff sind grundlegend für die Bildsprache Frank Porcelijns. Der Vogel Phönix, der aus der Asche aufersteht, Leitern, Eier und Spiralformen kehren in all seinen Arbeiten regelmäßig zurück.

“Die Idee des Turms zu Babel ist entstanden aus einem Thema, das ich auch in vielen meiner Radierungen verwende: der Phönix. In den ersten Phönixskulpturen steigt der Vogel aus einem Nest empor, welches hoch oben auf einem Sockel ruht. Vogel und Nest verändern sich in ein aufrecht stehendes, aufgebrochenes Ei und der Sockel wird zu einem turmartiges Bauwerk. Eiform und Turm verwachsen immer mehr miteinander. Die ursprüngliche Öffnung des Eies wird nun das oberste unvollendete Teil des Turms. Es ist ein organisch geformtes Bauwerk entstanden, wovon die innere Struktur sichtbar bleibt. Die Skulptur behält damit seinen offenen Charakter.”

“BABYLON – WUNDER, WAHN UND WIRKLICHKEIT”
Kunstpreis der Bernd und Gisela Rosenheim-Stiftung 2016
ISBN 978-3-9813067-6-7

 

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